Chronique – Traverser l’eau à Madagascar par Camille Roubaud
- 11 févr.
- 4 min de lecture
À Antananarivo, une exposition sur l’eau ne parle ni de pénurie ni d’infrastructures. Elle raconte des gestes, des croyances, des images, des relations.Dans cette chronique immersive, je traverse l’exposition L’eau au Musée de la photographie et j’interroge ce que l’eau fait aux corps, aux regards et aux liens sociaux. Une invitation à penser l’eau autrement, depuis Madagascar.

En octobre 2025, je me rends à Antananarivo, à Madagascar, pour des raisons professionnelles. Le week-end même de mon arrivée, sur les recommandations de ma mère, je visite le Musée de la photographie, situé sur l’une des collines de la ville. En découvrant ce lieu, je tombe sur l’exposition du moment. Elle s’intitule simplement : « L’eau ». Je souris. Quelle joie !
Dès l’entrée, les mots donnent le ton. EAU / RANO (en malgache).L’eau n’est pas présentée comme une ressource, ni même comme un élément naturel. Elle est dite rano velona, l’eau vivante. Une force qui relie les êtres, nourrit les corps, élève les âmes. Une présence si constante qu’elle en deviendrait presque invisible. Cette phrase me frappe : ce qui est vital est souvent ce que l’on ne regarde plus.
Je comprends rapidement que cette exposition ne cherche pas à montrer l’eau spectaculaire. Elle s’attarde sur l’eau du quotidien, celle du champ à la marmite, des gestes répétés, des usages ordinaires. Une eau travaillée, portée, attendue, qui circule dans les corps autant que dans les paysages. Ici, l’eau n’est jamais seule. Elle est toujours liée : au riz, aux ancêtres, aux rites, aux émotions.
Un panneau raconte l’histoire d’amour entre l’eau et le riz. Toy ny rano sy vary.Un amour si fort qu’il sert de métaphore aux liens humains les plus profonds. Unis dans les champs, inséparables dans la marmite. Je reste longtemps devant ce texte, parce qu’il dit quelque chose de fondamental : l’alimentation n’est pas seulement une question de subsistance, elle est un ordre du monde. L’eau nourrit le riz, le riz nourrit les corps, et cet équilibre dépasse largement l’individu.
Plus loin, les images et les textes glissent vers le rituel. L’eau qui purifie, qui soigne, qui relie au sacré. On y parle d’ablutions, d’immersions, de quêtes de l’eau la plus vivante, la plus immaculée. Toutes les eaux ne se valent pas. Certaines sont recherchées avec soin, à l’aube, avant toute empreinte. L’eau est décrite comme un lieu habité, peuplé d’esprits, capable de régénérer une communauté entière. Je réalise à quel point ces usages échappent aux catégories habituelles avec lesquelles on parle de l’eau aujourd’hui.
Une photographie ancienne m’arrête net. Deux femmes, presque de dos, le long du ruisseau.La légende est brève : « Au bord de l’eau, des femmes endeuillées laissent leur douleur s’écouler avec le courant. »Rien n’est montré de la douleur elle-même. Elle n’est ni exposée ni expliquée. Elle est confiée à l’eau. Je reste là, longtemps. Cette image dit que l’eau n’est pas seulement ce qui lave ou ce qui nourrit : elle laisse s’écouler ce que les mots n’arrivent plus à retenir.
D’autres images montrent encore des femmes au bord de l’eau. Mais le regard n’est plus tout à fait le même. Dans les photographies mises en scène des années 1930, tout est beau, harmonieux, calme. Les corps semblent suspendus hors du temps. L’eau devient décor, écrin, surface lisse.
Je suis à la fois attirée et mal à l’aise. Que fait cette beauté à notre regard ? Que rend-elle invisible ? Ces images ne sont ni violentes ni misérabilistes, mais elles tiennent les corps à distance du travail, de la pénurie, du conflit. L’eau apaise, mais elle neutralise aussi.
À mesure que j’avance dans l’exposition, quelque chose continue de se déplacer en moi. Un panneau explique que, dans la langue malgache, l’eau a un corps. Une tête, une bouche, un ventre. Elle peut marcher, dormir, se fâcher, se taire. Elle a une humeur, une âme. L’eau est décrite comme une mère généreuse, parfois colérique, toujours vivante. Je me surprends à me demander ce que cela change, politiquement et socialement, de penser l’eau comme une entité vivante plutôt que comme un simple flux à gérer.
La fin de l’exposition change encore de registre. Les baobabs-citernes racontent une autre histoire de l’eau : celle de l’ingéniosité, de l’adaptation, du stockage sans destruction. L’eau est ici protégée par le vivant, conservée dans un arbre, transmise dans le temps long. Une solution ancienne, patiente, à rebours des réponses techniques rapides que l’on privilégie souvent ailleurs.
Avant de sortir, un bol posé sur un socle invite à piocher un proverbe.J’en tire un au hasard : « Celui qui sait nager est le seul à périr noyé. »Je souris, puis je doute. Peut-être que toute l’exposition était déjà là, dans cette phrase. Une mise en garde contre la certitude, contre l’illusion de la maîtrise. Ici, l’eau n’a cessé de le rappeler : elle nourrit, elle relie, elle soigne, mais ne se laisse jamais complètement dominer.
Je quitte le musée avec ce proverbe dans la main, et l’impression que penser l’eau autrement n’est pas seulement une question écologique. C’est une question de relation, d’humilité, et de regard.
Cette chronique ouvre une série de textes courts à venir, consacrés aux différentes thématiques abordées dans l’exposition.




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